Mortelle Manie Moderne par Thierry De Crozals

( 15 février, 2013 )

En ces temps d’hystérie collective où la platitude «materialo-consumériste» est à son comble, replaçons un peu d’ordre, c’est à dire de sens, dans ce monde qui en manque cruellement tant il a la manie frénétique de tout vouloir inverser.

Si nous parlons ici d’hystérie, le lecteur l’aura compris, c’est que la grande période des soldes, tant attendue, a commencé et avec elle son lot d’aberrations littéralement insensées: la grand-messe de la consommation bat son plein ou plutôt ressasse son «vide», et elle ne s’en lasse visiblement pas.

Nous tenons à préciser au lecteur, s’il en était besoin, que si nous avons décidé de traiter ce sujet, entre autre, ce n’est point par souci de suivre ou de «coller» à cette non-actualité, rien ne nous importe moins que cela. Nous ne suivons personne sauf le Ciel et ne tenons à «coller» à rien d’autre qu’à la Scientia Sacra et à ses Fidèles Serviteurs.

Encore et toujours, les mots ont un sens, l’oubli de leur sens premier, spirituel donc sacré, nous installe inévitablement et sûrement au sein de la Grande Amnésie chaotique afin que la Grande Prostituée accomplisse les Temps.

Dans ce monde en perdition, les «misosophes», les «misomystes» en tous genres, les faux-maîtres, les imposteurs, les falsificateurs, les adorateurs de Mammon se répandent niaisement avec joie et concupiscence tant la confusion est unanimement partagée et le ridicule ne tue plus.

L’excitation est à son comble, on cherche fébrilement l’extase dans la «bonne affaire», le désordre institutionnalisé se mue en transe libératoire où l’étourdissement le dispute à la sauvagerie; la conscience de l’individu peut alors éclater en libérant stérilement ses spasmes jubilatoires, qui sont comme autant de cris de ralliement, au son de «C’est trop génial! Mais alors trop mortel!». Nouvelle hiérogamie du néo-dieu Corpus et de la néo-déesse Apparentia. Nouveaux dieux tutélaires de la cité des gratte-ciels.

Le mot «solde» renvoie à la racine indo-européenne «Sol» ou «Sal», et implique la notion de Totalité, ce qui est entier, massif, solide, ce qui unit (solidaire), ce qui est «solennel»; en bref, ce qui est Réel, Un, par rapport à ce qui est illusoire, fragmentaire et divisé; cette racine donna le sou initialement un «sol», une monnaie d’or massif (en ce qui concerne la monnaie, la richesse, et son symbolisme, nous renvoyons le lecteur à notre article «Aperçus traditionnels sur la richesse»), cette racine se retrouve dans le «soleil», qui est Un et symbolise l’Esprit, symbole de la Réalité, source de Lumière et de Vie au sens spirituel. Ajoutons que, lorsque les Sages et Saints, au vocabulaire précis et ciselé, emploient certains mots, il faut toujours revenir au sens premier faute de perdre la dimension initiale, donc Intellectuelle, de leur propos, perte dûe à l’altération profonde qu’a subi notre langage surtout depuis la fin de la médiévalité. Ainsi, lorsque Maître Eckhart (mais aussi Plutarque) parle de «Consolation», il faut entendre le sens premier: consoler-rendre entier, unir…et la première consolation est une parole…

Les faux-temples de la consommation résonnent alors de tous les cris de jouissance du corps et de ce qui lui appartient, les sens sont ravis. Il convient de noter à cet égard la contradiction profonde, mais la modernité n’en est pas à une contradiction près, par laquelle l’homme est attiré; que de «slogans» faisant référence à la mort: «On liquide», «Tout doit disparaître», «On casse», «Soldes massacrantes», «On sacrifie (sic!)», «C’est mortel»…

Le lecteur en conviendra aisément, pour une société qui évacue par tous les moyens la mort, l’Au-Delà, en s’évertuant à vouloir prolonger le plus longtemps possible sa vie corporelle et matérielle, s’y référer ici est plus que paradoxal. Ce rejet, voire cette aversion profonde, de la mort par nos contemporains, ne signifie, ni plus ni moins, que l’oubli de la nature profonde de l’homme, son Essence (Pure Existence), l’âme qui se détourne de l’Esprit n’a d’autre choix que de se tourner vers le corps, toujours «mieux» et toujours plus. Et elle ne veut croire que la mort arrivera, que son corps disparaîtra; elle ne veut déjà pas que celui-ci vieillisse, faisant tout alors pour empêcher cette déchéance, dernière étape avant la mort, le «grand saut» dont elle a la hantise car il n’y a pas d’«Autre Rive» selon elle. Que sa vie prenne fin? Surtout pas!

Et «Toute âme goûtera la mort» dit le Coran, c’est à dire toute âme concupiscente, l’ego, le «moi», l’âme mortelle. C’est le sens de la mort qui doit fixer celui de la vie, et ceci n’est point morbide, bien au contraire, ceci est la Vie.

Comme l’enseigne Brahmâ au pieux Roi Bhajayit: «La vie et la mort obéissent à l’inexorable destin auquel Yama (dieu de la Mort) ne peut rien changer.»

L’homme a toujours recherché l’Immortalité, l’homme ayant le sens du Sacré la cherche à l’intérieur, «au fond du coeur», l’homme profane à l’extérieur.

L’homme ne sait plus ce qu’il est réellement, ne sachant plus, il ne croit plus en sa vraie «nature surnaturelle», son âme immortelle, «la fine pointe de l’âme» qui le définit; il perd son humanité en se tournant inévitablement vers l’infra-humain. L’homme est Intelligence, il a nécessairement le sens de l’Absolu, qu’il porte en lui et qu’il doit connaître effectivement en cette vie, c’est le sens du «mourir avant de mourir», mourir au monde c’est vivre en Dieu et vivre en Dieu ce n’est rien d’autre que réaliser sa vraie nature, se ressouvenir d’elle (anamnésis). L’âme orgueilleuse, le «moi», est enfermée dans l’extériorité qui la sépare de sa Source Divine, et la contre-tradition s’atelle de toutes ses forces à l’y maintenir coûte que coûte; pour s’en libérer, elle doit tendre vers l’Intérieur, «Le Royaume des Cieux est au-dedans de vous.». Encore une fois, ces notions sont communes à toutes les religions, traditions, émanant de la Sagesse Divine, la Sophia Perennis; elles sont universelles car «tel homme» est nécessairement «homme comme tel».

Comme il peut sembler également paradoxal pour une société qui s’évertue à rejeter le surnaturel, le merveilleux, de s’y référer constamment et plus particulièrement quand ça l’arrange car «tout doit disparaître»…eh oui, il faut «faire des sous sur le parvis du temple – c’est à dire dehors» (Henry Montaigu).

Nous avons alors droit aux «soldes monstres», analogie perverse du «merveilleux» avec le «monstrueux», le laid, c’est à dire, ce qui est privé de beauté. Affranchie de repères transcendants, de sens du Beau, la modernité toute retournante et retournée entretient la confusion en bas, c’est là tout ce qu’elle sait faire, là où tout se mêle, tout se vaut, là, au milieu de l’uniformité, les mots ne veulent plus rien dire: un magma pullulant de cadavres de mots, mots-zombies,… Tout est alors permis tant tout a été frelaté et édulcoré: on fait «parler à la vérité le langage de l’erreur et à la vertu le langage du vice», comme le note judicieusement Frithjof Schuon (La transfiguration de l’homme).

Nous avons également droit à un «appel des profondeurs» nous invitant à une «semaine folle», «des jours dingues»…«Des esprits que tu évoques, jamais plus tu ne te libéreras.»(Goethe)

Illusions frivoles et mirages infernaux d’une humanité qui n’a «que les pensées de la terre», «foule des damnés» attachée à la terre (le corps) par les «cinq vierges folles» (les cinq sens).

Le lecteur doit bien comprendre que ceci n’est point autre chose qu’un matérialisme vitaliste, où le corporel, donc ce qu’il y a de plus illusoire et éphémère, prend des «accents» religieux en tentant de façon parodique et boursouflée de se «spiritualiser». Une «spiritualité à-rebours» comme l’appelait René Guénon, qui prend le corps pour fin et comme moyen.

Il n’y a pas un seul jour que Dieu fait, matin, midi et soir, où nous n’entendons pas parler de la «sacro-sainte» «espérance de vie»…vie horizontale que l’on veut prolonger…car elle s’allonge(!!)…elle n’en finit pas…oui, elle ne peut faire que cela, s’allonger…et elle s’allonge tellement qu’elle se répand, elle dégouline…Parodie diabolique, alors là, tout y est, tout, mots vidés et retournés. Inversion finale paroxystique; comme le note Henry Montaigu avec sa verve caractéristique «Nous ne faisons qu’explorer les ultimes raclures de la décomposition finale.» C’est la «religion de la Grande Santé», du «vitalisme exacerbé», du «bien-être», de l’«intensité», du «se sentir bien, se sentir mieux»; religion du «moi d’abord!» avec son lot de caprices individualistes et sa volonté de «survie» naturaliste et profane, infra-humaine et contre-traditionnelle comme nous l’expliquions dans un autre article, donc étrangère au sens du Sacré, dont les trois vertus fondamentales peuvent se résumer à: «véracité», «humilité» et «charité»…Nous sommes loin, c’est un euphémisme, du détachement spirituel traditionnel universel, qui lui et lui seul transcende l’humain, et ne l’amplifie pas horizontalement, et qui lui est véritablement Sur-vie. A cet égard, nous livrons au lecteur deux citations tirées de la «Satanic bible» de A.S LaVey dont l’«évangile»(!) se réduit à «tirer de la Vie tout ce qu’il est possible d’en tirer, ici et maintenant» et «Bienheureux les forts, car ils vaincront dans la lutte pour la vie; maudits soient les faibles…» Ce genre de «littérature» foisonne aujourd’hui, elle se théorise et s’expose. Bel «évangile» au contenu hautement intellectuel, mais le but n’est pas l’intellectualité, c’est vrai nous avions oublié, mais la «survie». Religion de la chair…donc il faut «sauver sa peau»…Il n’y a là, au final, rien que de très logique, on prolonge l’«espérance de vie»…avec des miradors…c’est plus sûr…

Pour paraphraser Jean-François Mayer (Un visage du monde moderne) nous dirons «Quand le ciel se vide de ses anges, il se remplit de sur-hommes.»

On s’arrange avec la religion aujourd’hui comme on s’arrange avec tout, son mariage, sa femme, ses «principes» quand on en a, on s’arrange…Civilisation du dérangement qui s’arrange…Mortelle manie moderne…

«Les hommes de peu d’intelligence, influencés par des théories aberrantes, vivront dans l’erreur. Ils demanderont: à quoi bon ces dieux, ces prêtres, ces livres saints, ces ablutions?» (Vishnu Puranâ)

Il en va exactement de même, et nous prenons cet exemple à titre illustratif uniquement, pour la conception moderne et déviée du Yoga, qui est originellement une discipline spirituelle stricte, pour laquelle il s’agit d’acquérir de la souplesse(!), une sensation (car il faut avoir une sensation, sans ça «c’est pas bon!») de bien-être corporel(!!) et il a été dit tant de sottises. Rien de plus étranger à la discipline du Yogin véritable. Encore faut-il savoir ce qu’est le Yoga, le «moi» réunit au «Soi», éteint en Lui, par le joug (étymologie du mot «yoga») divin et dont les postures corporelles sont les symboles, les expressions. L’âme donne forme au corps, non l’inverse, l’âme «verticale» irradie au corps sa «verticalité», sa droiture; le corps n’irradie rien, il n’a pas de vie en soi, l’âme lui insuffle vie, comme elle la lui retire lorsqu’elle rend son dernier souffle et l’abandonne alors…

Le di-able, qui est dans les dé-tails, c’est à dire hors de l’essentiel, est une ligne horizontale. Comme le diable est joueur, très joueur, il veut que l’homme joue avec lui. Son jeu favori est de le voir courir le long de cette ligne horizontale. A l’une des extrémités il y a sa mâchoire inférieure, de l’autre, sa mâchoire supérieure. Ce jeu l’amuse follement car il est sûr de gagner à tous les coups, il en a écrit les règles, c’est son jeu…L’homme joue car il est certain qu’à un moment la chance tournera et il finira par gagner, il est plus malin que le diable, c’est un homme quand même, un vrai, avec des muscles et tout; et depuis le temps qu’il courre, il en a des muscles!…Quand il arrive au bout d’une des extrémités il voit un panneau avec écrit dessus «Pile je gagne», qu’à cela ne tienne, l’homme qui est très malin, mais alors terriblement malin, se précipite de l’autre côté à grandes enjambées, il arrive enfin au bout, là il voit un autre panneau:«Face tu perds»…et l’homme courre, repart dans l’autre sens car il est de plus en plus malin et de plus en plus fort avec le temps. Et le diable, celui des détails, rit à gorge déployée. Comprenne qui pourra…

Thierry De Crozals

Texte intégral sur : vincitomniaveritas.unblog.fr

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  1. #1 par Thierry de Crozals le mars 20, 2013 - 7:40

    Merci d’avoir repris ce texte.
    Thierry

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