Le monde des shudras : réflexions sur la symbolique des castes appliquée au monde contemporain – par Raphaël M.

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Article publié initialement sur http://chroniques-kaliyugesques.blogspot.fr

Pour les hindous et tant d’autres, la société s’organise autour du système des castes. Celui-ci consiste en une répartition des fonctions, chacun selon ses prédispositions.

Ainsi, le Mânava-Dharmashâstra (encore appelé loi de Manu), sorte de code juridique poétique fondé sur le Véda – somme des écritures sacrées de l’hindouisme- distingue 4 types d’êtres aux aptitudes différenciées. Il y est fait mention de 4 varnas, ou «teintes», chacune symbolisant une partie du corps humain, analogie du corps social.

En premier lieu, le Brahmane, associé à la tête, est le détenteur de la connaissance métaphysique. Il a pour mission de la conserver et de la transmettre. Il est à la fois le sage et l’enseignant. Il possède l’autorité spirituelle et est le gardien de l’harmonie du monde.

Le Kshatriya quant à lui, associé au tronc et aux bras, est à la fois le guerrier, l’administrateur et le politique. Sa plus haute figure étant le Roi,il est chargé d’exercer le pouvoir temporel.

Le Vaishya se distingue quant à lui dans l’activité économique. Associé au ventre, il est l’agriculteur, l’artisan, et le commerçant.

Enfin, et cette composante est souvent traitée à tord de manière tout à fait résiduelle, le Shudra, représentant les jambes et les pieds de la société et de l’ordre divin ( les deux sont indissociables dans une vision traditionnelle, l’une étant le reflet de l’autre), n’extériorisant aucune des tendances propres aux autres varnas, est chargé de les servir tous.

I.

Le système des castes étant aussi méconnu que décrié, il convient de démentir certaines contre-vérités à son sujet, colportées bien souvent par des auteurs inaptes, de par leur constitution d’esprit, à en saisir l’efficience et le sens profond (1).

La première idée reçue est celle de l’hérédité des charges. Celui qui naît au sein d’une caste ne pourrait en sortir au risque de devenir un paria. Cette vision, corroborée en effet par la réalité actuelle et passée, n’est pas du tout inhérente au système lui-même mais simplement une marque de sa dégénérescence. A l’origine, c’était au Guru (maître) de déceler chez l’enfant ses caractéristiques afin de l’orienter vers l’activité la plus proche de sa nature propre. Ainsi, dans la pureté de la doctrine, la naissance ne prend aucune part dans la nature des êtres.

Le second stéréotype, et non des moindres, est celui de l’infamie qui serait attachée à certaines fonctions. L’image de l’ «intouchable» heurte particulièrement l’imaginaire et la morale occidentale toute imbibée d’une égalité pourtant introuvable. Or, l’intouchable ne fait partie d’aucune caste, il est celui qui, ayant contrevenu aux devoirs de son ordre, a renoncé par la même à ses privilèges. Cette disgrâce n’est pas héréditaire en théorie comme nous venons de la voir. L’intouchable serait l’équivalent de l’excommunié sous nos latitudes.

En dernier lieu, et puisque les réflexions sur ce sujet se prêtent à des considérations infinies qui sortiraient largement de notre propos, il conviendra de réaffirmer que ce type d’organisation sociale est à la fois verticale dans l’ordre métaphysique et horizontale d’un point de vue matériel. S’il est incontestable que le Brahmane et le Kshatriya, membres de la noblesse, jouent un rôle cosmique bien plus éminent dans l’équilibre du monde, il n’en demeure pas moins qu’à l’échelle terrestre (donc d’un point de vue horizontal), celle que les hindous appelle la «manifestation», chaque ordre dépend étroitement des autres. Chacun dans son rôle participe à l’unité divine et à l’harmonie du monde. Chacun est également indispensable et respectable.

Une lecture du Bhagavad-Gïtâ (XVIII, 41-44) nous offre d’ailleurs une démonstration de cet esprit de synthèse, qui, s’il fut universellement partagé il y a de cela des milliers d’années, est désormais l’apanage de l’Orient (en actuelle «occidentalisation» accélérée, à tel point que la distinction n’a plus véritablement de raison d’être, si tant est qu’elle n’en ait jamais eue) :

« Les devoirs des Brahmanes, Kshatriyas, vaishyas et shudras se repartissent en fonction des qualités primordiales d’où ils tirent leur nature propre
Sérénité, maîtrise de soi, ascèse, pureté, patience et rectitude, connaissance,discernement et foi, tels sont les devoirs du Brahmane selon sa nature
La vaillance, la gloire,la constance et l’adresse, le refus de la fuite, le don et la seigneurie, tels sont les devoirs du kshatriya selon sa nature
Soin des champs et du bétail, négoce, tels sont les devoirs du vaishya selon sa nature
Servir est le devoir du Shudra selon sa nature.»
Il ne faudrait pas voir dans ces quelques précisions liminaires la marque de considérations destinées à satisfaire une certaine forme de «curiosité exotique». La classification que nous venons d’étudier succinctement n’appartient pas en propre à l’Inde, même si elle trouve dans cette civilisation son application la plus aboutie.

Héritiers incontestables d’une vision hélleno-chrétienne, nos illustres ancêtres n’envisageaient pas les choses autrement ; que l’on songe seulement à la classification tripartite de l’ancien régime, clergé/noblesse/tiers-état, l’analogie étant trop évidente pour que l’on s’y attarde ; que l’on songe également au «Timée» de Platon, exposition sous forme dialectique de la constitution de l’Athènes de jadis, et dont Socrate fait remonter les origines à la naissance de l’univers. Rappelons ici les paroles de Critias (la figure du Sage) :

«Tu verras qu’un bon nombre de lois ont été copiées sur celles qui étaient alors en vigueur chez nous. C’est ainsi d’abord que la classe des prêtres est séparée des autres ; de même celle des artisans (…), pour la classe des guerriers, tu as sans doute remarqué qu’elle est chez nous séparée de toutes les autres ; car la loi leur interdit de s’occuper d’aucune autre chose que de la guerre.»

On retrouve ici en tous points la classification hindouiste, à une exception notable : alors que grecs et chrétiens (et tant d’autres en réalité) adoptent un découpage trinitaire, l’hindouisme se distingue par une classification quadripartite incluant une catégorie sûrement considérée par d’autres comme parfaitement marginale, la caste des shudras. C’est elle qui ici retiendra ici toute notre attention.

II.

Le shudra tire sa spécificité de l’absence des prédispositions propres aux autres castes. Il n’est ni guerrier, ni homme d’affaire, ni intellectuel, ni commerçant dans l’âme. Ainsi, cette définition «négative» fait de cet être singulier un élément proprement passif. N’étant pas mû par une volonté spécifique, il se contentera de «servir ». Se mettre au service de l’autre, porteur lui d’une destinée, est sa fonction dans l’univers. Participant activement à l’harmonie et à l’unité, au même titre que les autres, le shudra doit faire preuve de qualités spécifiques.

Ainsi, le shudra est interchangeable. Il servira les desseins de quiconque, kshatriya, brahmane ou vaishya, faisant ainsi preuve d’une plasticité inconnue des autres ordres. Le bon shudra est un auxiliaire indispensable : travailleur, dévoué, pointilleux et zélé, malléable. Et cela car il est totalement dénué d’esprit critique.

Si l’idéal-type du Shudra n’est pas un guerrier, il fera un excellent soldat. S’il ne sera jamais un intellectuel, il fera un parfait universitaire. S’il ne fera jamais un bon entrepreneur, il vendra avec enthousiasme n’importe quel type de produit. S’il ne sera jamais un grand cuisinier, il fera un parfait commis. S’il n’excellera jamais en tant qu’agriculteur, il labourera avec ardeur le champs de quiconque. Les exemples de ce type peuvent se décliner indéfiniment.

Le shudra est un exécutant dévoué et il est apprécié pour cela. Il se chargera des basses besognes ou participera aux plus grands desseins avec le même sentiment de servitude et de satisfaction.

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici de porter un jugement de valeur, car comme nous l’avons dit, le shudra, jambes et pieds du monde, est une composante essentielle de l’ordre (ou du désordre, puisque même le désordre apparent actuel fait en réalité partie d’un ordre plus grand, de la volonté divine). Le Shudra n’est certes pas un être moral, il n’est pas non plus immoral, il est a-moral. Il n’est pas responsable de la mauvaise utilisation que l’on fera de ses dons.

La place du shudra est donc de servir.

Dans un monde harmonieux et donc hiérarchisé, dans lequel le prêtre commande au roi, le shudra est le serviteur de l’ordre divin et de l’unité. Néanmoins, et toujours dans la vision traditionnelle, la perfection est un état transitoire appelé «âge d’or» qui a vocation a dégénérer graduellement avant de renaître. Ainsi, la première étape de cette chute consiste en une corruption de la caste sacerdotale. De cette corruption découlera la révolte du roi, qui se libérera de la tutelle du brahmane. Ensuite, la puissance économique devra prendre une place grandissante et entraîner la prise de pouvoir du vaishya.

Il est bien évident que la révolution française de 1789 offre un exemple typique de cette prise de pouvoir qui s’est désormais généralisée. La prophétie s’est réalisée.

Le système ne pouvant être dépourvu de tête, l’idéologie marchande deviendra la métaphysique de cette phase cyclique, le capitaliste se fera brahmane. Ce que Garaudy nommait « le monothéisme du marché ».

Le vaishya  devenu brahmane apprécie tout particulièrement les qualités du shudra. Nous avons vu précédemment qu’en raison de sa nature, ce dernier se pliera volontiers à toutes les exigences du libéralisme, exigences qui écœureraient jusqu’à la nausée tout bon prêtre ou guerrier véritable. Le prototype du shudra est l’homo-economicus, l’employé modèle, le consommateur enthousiaste (2), si bien que toute l’éducation ou la philosophie s’évertuera désormais à produire cet être hors-sol et indifférencié. Le monde moderne est un terreau fertile pour sa culture et sa prolifération. Toute notre formation intellectuelle actuelle a pour objectif de nous «shudraiser». Malheur à celui qui n’y parvient pas.

Le shudra est donc, d’une façon tout à fait logique, destiné lui aussi à diriger le monde à l’ultime stade de cette phase descendante, tous comme ses coreligionnaires l’avaient précédemment fait. Tout notre propos est de démontrer que c’est effectivement devenu le cas.

III.

Le vaishya, s’il est incontestable qu’il s’est fait brahmane, n’en est pourtant pas un. Sa constitution, sa tournure d’esprit et son idéal sont totalement incompatibles avec la fonction éminente qu’il se proposait d’exercer. Il a réduit l’harmonie de l’univers et du monde à «la main invisible du marché». Sa volonté exacerbée d’offrir un cadre parfait au commerce l’a conduit à ignorer toute morale transcendante et tout bon sens. Il a substitué aux règles naturelles les plus élémentaires un libéralisme débridé niant jusqu’aux réalités les plus triviales.

Pourtant, ce faisant, le vaishya, auto-proclamé «humaniste des lumières» (rien que ça !), se trompait de bonne foi. Toute la pensée moderne est portée par une volonté non feinte, bien qu’inopérante, de paix et de prospérité. De ce que l’on appelle le Progrès.

Et même si la pensée marchande, aussi bien dans ses composantes purement économiques, mais aussi culturelles et politiques, était inapte à tenir ses promesses (si l’on s’en tient bien évidemment à notre présupposé des castes, auquel il n’est nullement obligatoire d’adhérer), il était encore permis d’y croire jusqu’à un passé récent, que nous situerons à la fin des années 70. En effet, les avancées technologiques, les gains de productivité, la fin du communisme, la relative augmentation du niveau de vie dans les pays du nord ; tout cela pouvait laisser encore accroire – à celui qui refusait de voir les impasses qui se présentaient et les débâcles passées – à un avenir radieux (3).

L’émergence des problématiques environnementales, l’impossibilité d’assurer à l’humanité entière le standard de vie promis par la publicité, les conflits de plus en plus fréquents et sanguinaires, la chute de la conscience et de la morale, jusqu’au vacillement inquiétant du système économique lui-même depuis ce qu’il est convenu d’appeler la «crise» ne devrait plus laisser aucun doute dans un esprit sain : le modèle que l’on nous a légué n’est absolument pas viable.

Pire,en 60 ans de développement maximal, il menace, par sa matérialité maladive et sa puissance de guerre phénoménale, pas moins de détruire la terre.

Que dirait Adam Smith des subprime ? Que penserait Tocqueville de notre législation sociétale ? Qu’inspirerait à Locke un champs de soja aspergé de Round’up ? N’en doutons pas, les penseurs libéraux seraient très étonnés de voir les résultats pratiques de leurs réflexions quelques deux siècles après. Sade avait pris toute la mesure des conséquences de ce changement de paradigme. Dostoïevski dans un autre registre l’avait entrevu (4). Les deux ont fini embastillé pour cela. A l’instar de tant d’autres.

Il en ressort que les tenants du monde contemporain, les décideurs, diffèrent radicalement de leurs inspirateurs en ce qu’ils ne discutent plus le modèle actuel, ne feignent même plus la recherche d’un idéal, prenant leur idiosyncrasie pour un acquis indépassable qu’il convient d’appliquer coûte que coûte, jusqu’à la folie et la mort : ce sont des shudras.

De là un capitalisme débridé, débarrassé de toute «morale bourgeoise», avec le profit comme seul objectif. La figure du parvenu, celle d’un Rastignac, d’un Sorel ou d’un Brulard  n’a plus aujourd’hui quoi que ce soit de romanesque, elle est celle de tout aspirant à l’emploi. L’époque est sans conscience. Où sont les intellectuels (au vrai sens du mot) qui affirment que notre monde est le fruit d’une erreur fondamentale ? Ils se comptent sur les doigts d’une main et n’occupe qu’une place marginale, souvent condamnés à errer dans les tréfonds du net ou à mourir de faim.

«Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes.»

L’aspirant à la transcendance est probablement brahmane ; celui qui se désespère de toute l’absence d’esprit chevaleresque et de virilité est probablement un kshatriya, celui qui en dépit de tout entreprend est vaishya, celui qui pense vivre dans le meilleur des mondes (même s’il se peut qu’il souhaite le reformer à la marge, en adhérant à l’UMP ou au PS, ou en souhaitant «plus d’Europe») est à n’en pas douter shudra, mais où est le guru qui nous le certifiera ?
Pour conclure, puisqu’il le faut bien, nous nous aventurerons à citer une phrase de Guénon :

« si les éléments sociaux les plus inférieurs accèdent au pouvoir d’une façon ou d’une autre, leur règne sera vraisemblablement le plus bref de tous, et il marquera la dernière place d’un certain cycle historique, puisqu’il n’est pas possible de descendre plus bas ; si même un tel événement n’a pas une portée plus générale, il est donc à supposer qu’il sera tout au moins, pour l’Occident,la fin de la période moderne. » (5)

Insh’Allah.

Raphaël M.

(1). Pour exemple : Emile Durkheim, Le régime des castes
(2). Ceci nous rappelle un célèbre Hadith : « Celui qui mange et qui pleure n’est pas égal à celui qui mange et qui rit »
(3). Ce que Fukuyama appelait « la fin de l’histoire »
(4). Que l’on songe seulement à la phrase culte de Dmitri dans les frères Karamazov : si Dieu n’existe plus, alors tout est permis.
(5). Autorité spirituelle pouvoir temporel Chap XII.

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